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| par Sandrine Charlot Zinsli |
| à l'occasion de la sortie en Suisse alémanique du film LA VRAIE VIE EST AILLEURS, |
| RENCONTRE AVEC FRÉDÉRIC CHOFFAT ET JULIE GILBERT |
Rencontre avec Frédéric Choffat, le réalisateur, et Julie Gilbert, la co-scénariste de « La Vraie vie est ailleurs ».
Vendredi après-midi dans le bar du cinéma Riffraff dans le Kreis 5 à Zurich. Sur les tables, des menus annoncent la couleur : les semaines à venir seront marseillaise, napolitaine et berlinoise en écho aux trois histoires du premier long métrage de Frédéric Choffat.
Frédéric n’est pas venu seul, sa compagne et co-scénariste Julie Gilbert est également présente. La conversation à bâtons rompus se fera donc à trois avec en fond sonore les conversations des personnes attablées, les briquets qui allument une petite cigarette, les portables qui sonnent. La vie quoi dans cet espace clos pour parler d’un film, LA VRAIE VIE EST AILLEURS, qui traite justement d’espaces clos mais qui est drôlement construit et structuré et dont a beaucoup aimé l'atmosphère poétique.
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Aux Arts etc… : Le titre que vous avez choisi est très beau, très évocateur : « La vraie vie est ailleurs ». Pourtant, dans votre film, c’est moins l’ailleurs que la vraie vie qui est l’interrogation centrale des personnages, non ?
FC : oui, en fait, l’un ne va pas sans l’autre. La vraie vie, par rapport à notre vie et à notre travail, elle sous-entend l’« ailleurs » derrière. Ce n’est pas forcément un ailleurs géographique, c’est aussi un ailleurs psychologique, c’est un chemin intérieur en fait. Cela suppose un déplacement et il peut se faire avec les pieds comme avec la tête. Qu’est-ce que la vraie vie ? C’est une des questions les plus fondamentales que l’on doit se poser. Et justement, l’ailleurs implique de chercher.
Aux Arts etc… C’est un film que vous avez écrit à quatre mains, Julie Gilbert qu’avez-vous à rajouter ?
JG : Le vrai, ça souligne la vie. Au lieu de vivre le trajet d’un point à un autre, on souligne le moment présent. Car c’est ça la vraie vie. On est tous dans notre modernité dans des déplacements incessants, dans des non-regards et finalement on court toujours après une vraie vie qui serait ailleurs alors qu’elle est peut-être justement ici, dans le moment présent.
AAE : C’est aussi un film sur la fragilité, ces trois personnages sont à un moment de rupture dans leur vie, ils sont en quête d’identité. Vous choisisssez la nuit, l’espace clos…C’est pour renforcer cette fragilité ?
FC : C’est peut-être les mettre en risque. On n’est plus protégés par notre barrière sociale, notre travail, notre costume. On est dans un état d’apesanteur. La relation à l’autre est davantage possible. Dès qu’un train a du retard, dés qu’on est coincés dans un endroit clos pendant un moment donné, on n’est plus dans ce qui avait été programmé. Et cette absence de programmation permet une fragilité. Et si on accepte cette fragilité, il peut se passer quelque chose. Dans le film, chacun se blinde dans des carapaces, mais il y a toujours un moment donné, où la carapace se casse, où les masques tombent. Et puis du coup on peut révéler ce qu’on est vraiment. Cette fragilité, elle est là. On est tous fragiles mais on n’accepte pas tous cette fragilité. Or, moi, je crois qu’il faut accepter cette fragilité, que les questions sont plus intéressantes que les certitudes. Bien sûr, c’est une lutte de briser la carapace, la vie est plus facile quand on a des certitudes figées, du blanc et du noir, du bien et du mal. J’aime bien le terme de fragilité car il implique une fêlure mais pas la destruction.
JG : Les personnages sont tous à un carrefour de leur existence. Celle qui va à Naples abandonne sa vie genevoise pour retourner dans le lieu de ses origines. Celui qui va à Berlin, sa femme vient d’accoucher, et celle qui va à Marseille, elle doit donner une conférence dont sa carrière dépend. Bref ils sont tous à des moments clefs où tout d’un coup il y a deux chemins. Et ils rencontrent une personne, une sorte d’ange qui leur pose la question: «Tu es sûr-e que c’est le bon chemin ?»
AAE : oui, sauf que dans la vraie vie justement, on ne rencontre pas toujours cet ange. Ou alors on ne le reconnaît pas…
Pour en revenir à l’atmosphère du film, ce film a quelque chose de pictural, non ?
FC : dans ce film, il y a trois histoires complètement entrelacées. Et il y avait le désir de raconter ces trois histoires de façon très proche car ce sont des hommes et des femmes très proches de nous et, en même temps, même si chaque histoire est différente. Alors comment différencier ces trois histoires ? Eh bien par une volonté technique et artistique de différencier l’image : Marseille est plus dans les jaune-ocre. Berlin dans la nuit avec ses néons, c’est plus dans les verts. Naples est plus dans les rouges. Il y a un choix visuel qui va interpréter cela, il y a aussi un choix de genre. Ce n’est pas un film de genre mais quand même on peut dire que pour Marseille, on est proche du drame psychologique avec une interrogation métaphysique, pour Berlin, il y a un certain romantisme, avec l’idée de la rencontre et du fantasme, de l’idéal. Et enfin, pour Naples, c’est un peu une comédie qui est provoquée par le croisement de personnages opposés.
AAE: Comment avez-vous travaillé avec les comédiens ?
FC: Eh bien, ce film s’est vraiment fait en improvisation avec les comédiens. On avait une structure écrite très claire sur tout ce qui allait se passer, sur toutes les actions psychologiques, sur chaque rencontre-clef mais les phrases venaient du travail avec les comédiens et des comédiens eux-mêmes. On peut dire donc que chacun des dialogues appartient à chacun des comédiens, cela permet de coller au plus près des personnages. Cela donne quelque chose d’assez quotidien, d’assez instinctif et de frais. Le prochain film est beaucoup plus littéraire avec des dialogues écrits, ciselés.
AAE : Ce n’est pas facile de faire un film, vous aviez peu de moyens, alors comment ce film a-t-il été possible ?
FC: Tout est possible si on le veut vraiment. Les contraintes sont souvent productives. Le fait d’avoir tant de moyens à disposition, tant de comédiens, tel lieu, cela va faire naître des obligations. Quand on a trop de moyens, on peut imaginer n’importe quels effets spéciaux. Pour moi les contraintes sont importantes dans le processus. En fait, la principale difficulté en Suisse, c’est de réussir à ne pas se plaindre quand on fait un film. D’être exigeant au maximum mais ne pas tomber dans l’amertume et la complainte.
Merci infiniment ! Bonne chance à ce film. On attend avec beaucoup d'impatience vos prochaines réalisations.
Pour avoir un extrait sonore de cette conversation… faites un tour sur notre galerie sonore !
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