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Le premier minaret de Suisse se trouve à Neuchâtel
C'est le minaret Suchard qui date de 1865
Détail de l'intérieur de la coupole après restauration
STOECKLIN, Niklaus, affiche pour Sandreuter & co, 128x90,5 cm, Lithographie, Bâle, 1924.
KLEE, Paul, Vue de Kairouan, Aquarelle, 8,2 x 21 cm, 1914.
Colonne publicitaire, Affiches Expo Louis Moilliet et UDC - Photo EM


par Emmanuel Muller
Construit par un architecte neuchâtelois, Louis-Daniel Perrier, en 1865,
LE MINARET SUCHARD
LE PLUS ANCIEN DES MINARETS... EN SUISSE
Après que les Suisses ont approuvé l'initiative pour l'interdiction de construire des minarets, il est intéressant de revenir sur le plus ancien d'entre eux. Il se trouve à Serrières, près de Neuchâtel. Il fut élevé en 1865, à l'initiative de Philippe Suchard, après un voyage au Proche-Orient. Il demanda à l'architecte neuchâtelois Louis-Daniel Perrier de lui construire un belvédère d'inspiration orientale, qui viendrait chapeauter son austère demeure. Aujourd'hui encore, la vision orientaliste de la coupole dorée tranche avec l'austérité des toits de tuiles qui se dégage aux alentours de l'usine.

DE L'ARCHITECTURE ET SEULEMENT DE L'ARCHITECTURE
Le "Minaret" Suchard n'a aucun caractère religieux. Il est le résultat d'un assemblage de formes inspirées par l'Orient des Milles et Une Nuits. Il abrite un cabinet d'inspiration mauresque, avec trois murs orientalistes et le quatrième plus "protestant" représentant les armoiries de la famille Suchard, dont l'héraldique précise l'origine dauphinoise.
Les décors peints par les Bernois Giraudi et Erhard empruntent largement leurs motifs à l'ornementation mauresque popularisée, entre autres, par les grammaires d'ornements, dont la plus célèbre reste celle de l'Anglais Owen Jones.
Parmi les sources de l'aménagement intérieur, on peut citer les kiosques d'Istanbul et les cheminées ottomanes du Palais de Topkapi, respectivement pour les larges vitrages colorés et les niches des angles arrondis.
Pour l'extérieur, l'architecte s'est inspiré des architectures moghole et ottomane qu'il a retranscrites
dans la multiplication des coupoles de tailles différentes.

... RESTAURÉ IL Y A PEU
En 1873, toujours à l'initiative de Suchard, l'architecte Perrier aménage le bassin d'une fontaine dans un encadrement de reliefs en stuc, évoquant l'Alhambra de Grenade.
Aujourd'hui et après de multiples transformations, le "Minaret" Suchard a été restauré grâce au soutien de la Confédération et à l'impulsion de son actuel propriétaire, Laurent Nebel, qui dans Le Matin trouve "poilant" que l'Etat subventionne son minaret.

FAITAISIES ORIENTALES...
Tous ces aménagement, puisés à de multiples sources s'inscrivent dans l'éclectisme de la seconde moitié du XIXe siècle. Ils font suite au goût du XVIIIe pour les turqueries et les chinoiseries. Ces installations sont redevables entre autres du développement des voyages d'affaires ou touristiques dans les pays arabo-musulmans. Elles sont redevables également des reconstructions architecturales dans les expositions universelles de Londres et de Paris.
En Europe, le "Minaret" Suchard fait partie de ces constructions que l'on retrouve dans les villes d'eaux et les stations balnéaires alors en plein développement. Ces fantaisies orientales se retrouvent également dans les châteaux de Louis II de Bavière.

UNE VISION ROMANTIQUE ET PLEINE DE CLICHÉS
En matière de goût pour l'Orient, celui de Suchard relève essentiellement d'une vision romantique, empreinte des Mille et Une Nuits, et diffusée autant par la peinture que la littérature. En Suisse, cet orientalisme de façade, inspiré par la Perse, l'Egypte, l'Empire ottoman, le Maghreb, l'Andalousie, se distingue dans les peintures orientalistes de Charles Gleyre, de Frank Buchser ou encore des frères Girardet. Les affichistes ne sont pas en reste, quand ils créent des placards vantant les cinémas, les fabricants de cigarettes, les marchands de tapis, ou les agences de voyages. Comme avec l'architecture éclectique, ces artistes popularisent tous les clichés de l'Orient, relevant de l'exotisme. Il faut attendre le début du XXe siècle pour voir s'amorcer un changement dans la relation entre l'Orient et les artistes de la Modernité.

PAUL KLEE, AUGUST MACKE, LOUIS MOLLIET
En 1914, le voyage en Tunisie de l'Allemand August Macke et des Suisses Paul Klee et Louis Moilliet est un jalon essentiel. Ce séjour fut un des éléments déclencheurs pour comprendre le rôle de la couleur dans la peinture moderne. Chez ces trois peintres, le minaret est un motif important qui structure la composition de leurs toiles. La verticalité de d'édifice s'accorde harmonieusement aux jeux de lignes, à l'intérieur desquels les artistes appliquent leurs teintes à l'aquarelle.

PARADOXES SUISSES
La dernière photographie date de 2007. En haut, elle montre une affiche de l'exposition Louis Moilliet, qui s'est tenue au château de Spiez dans le canton de Berne. On y voit le minaret d'une ville marocaine, peint en 1923. En bas, on distingue le "mouton noir" éjecté du drapeau suisse. Elle a servi pendant la campagne d'affichage - déjà scandaleuse - de l'UDC, qui appelait à voter contre la loi d'asile.
En haut, il s'agit d'inviter les passants à venir découvrir le travail d'un peintre qui a voyagé en Afrique du Nord, où il découvert l'importance des juxtapositions de couleurs dans sa pratique. On est devant un symbole d'ouverture et de découverte. En bas, l'affiche défend l'idée de rejet des étrangers.

Vues simultanément, ces deux affiches contigües résument la situation actuelle, après la votation de dimanche. Ne va-t-il pas falloir réconcilier les deux parties en trouvant une ligne de démarcation par delà laquelle chacune des deux extrêmités devra trouver un équilibre et s'accorder harmonieusement avec l'autre ? A mon sens, c'est tout l'enjeu de ce vote cristallisé autour d'un des symboles de la religion musulmane.



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