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Du 5 au 10 février au Lunchkino
Mon distributeur zurichois m'avait dit récemment, "les mauvaises langues disent que tu fais "le toujours même film". Je me suis dit alors, tiens, je vais faire un film sur... Mars. Ce me changera un peu...
Je dirais comme l'historien français Quinet, "la foi en la révolution, est la foi en l'impossible." Je suis convaincu, comme mes personnages, que c'est le destin de l'humanité d'aller dans l'univers, que nous irons forcément explorer d'autres planètes et qu'un jour il y aura des humains qui vivront ailleurs. (photos: Filmcoopi)
L'homme a besoin d'un rêve, d'un projet, d'une volonté de se construire un avenir. Moi, mon projet c'est de faire des films, je passe ma vie à rêver de films que j'ai encore envie de faire. Le projet est le moteur de mon existence.
... les commissions de Berne et de Zurich me trouvaient un peu "naïf" et pas assez "critique" envers mes personnages. Je leur ai expliqué qu'on ne critique pas des gens qui ont un rêve...


par Sandrine Charlot Zinsli
A propos de "The Marsdreamers", présenté, en présence du réalisateur et de Claude Nicollier, le 6 février au Lunchkino à Zurich, le 9 février à Lausanne et le 10 février à Genève
QUESTIONS À RICHARD DINDO, CINÉASTE ET "ARTISTE LIBRE"...
SCZ: Bonjour, ton avant-dernier film traite d'un sujet inhabituel pour toi. Pas d'artistes ni d'homme de lettre, non, tu as approché ces Américains qui rêvent d'aller sur Mars. Pourquoi ce sujet et pourquoi aller aux États-Unis pour cela ? Il n'y a pas de tels rêveurs en Europe ?

Richard Dindo: Mon distributeur zurichois m'avait dit récemment, "les mauvaises langues disent que tu fais "le toujours même film". Je me suis dit alors, tiens, je
vais faire un film sur... Mars. Ce me changera un peu. J'ai toujours été fasciné par l'idée d'une vie extra- terrestre. Rencontrer un jour des "extra-terrestres" serait évidemment l'événement crucial et le plus
bouleversant dans l'histoire de l'humanité. Tous les personnages de mon film sont convaincus qu'il existe des extra-terrestres quelque part dans l'univers. Par ailleurs, les États-Unis m'ont toujours fasciné. Je n'aime
évidemment pas leur vie sociale, ni leur politique, ni leur idéologie, toute cette brutalité et ce cynisme du capitalisme américain, mais je suis étrangement fasciné par ce pays, et je m'y sens bien, je dirais même,
émotionellement bouleversé à chaque instant. Ça a commencé avec mes premiers voyages à New York. Depuis je voulais toujours faire un voyage à travers le
pays. Je choisis souvent les sujet de mes films par l'envie de filmer de nouveaux paysages. Ça fait longtemps que j'avais envie de faire un film aux
États-Unis. Quant à Mars, je pense que les Américains sont plus proches du ciel et des planètes que les Européens, que leur rêve de Mars est plus puissant que le nôtre et qu'ils sont plus nomades aussi que nous autres.

SCZ: La plupart des personnes que tu interroges sont des utopistes qui veulent repousser les frontières, conquérir un nouveau monde, se dépasser. Est-ce l'utopie actuelle la plus révolutionnaire ? Quelles
sont les autres utopies auxquelles tu aimerais t'intéresser ... ?

RD: Ce n'est certainement pas une "utopie révolutionnaire", mais à mon avis il n'y a plus d'utopie aujourd'hui. Je dirais comme l'historien français
Quinet, "la foi en la révolution, est la foi en l'impossible." Je suis convaincu, comme mes personnages, que c'est le destin de l'humanité d'aller dans l'univers, que nous irons forcément explorer d'autres planètes et qu'un
jour il y aura des humains qui vivront ailleurs. Il faut simplement apprendre à penser en termes historiques et prévoir notre avenir à long terme, sur une durée très longue, disons sur les... 5OOO ans à venir, pendant lesquels beaucoup de choses se passeront qui bouleverseront le destin de l'humanité. Mais en attendant il faudra peut-être essayer de sauver la terre, comme le dit un de mes personnages dans le film.

SCZ: Les paysages sont magnifiques. Infiniment picturaux. Es-tu fasciné par la beauté de ces paysages un peu vierges qui donnent une idée de l'immensité du continent américain (et de la petitesse de l'homme)?

RD: J'avais envie de mettre en parallèle les paysages américains et ceux de Mars. Mon film est aussi une révélation du paysage martien. L'homme est un nomade,
il a besoin de voyager, d'explorer, c'est dans ses gènes, sinon, l'humanité n'existerait pas. Il se trouve que la terre dans certains endroits, sur certains continents, ressemblera de plus en plus... à Mars, à cause du
réchauffement du climat. Analyser donc ce qui s'est passé sur Mars en terme de changement de climat, nous permettra de mieux comprendre ce qui se passe
actuellement sur la terre. Tout cela est raconté et expliqué dans mon film.
Aller sur Mars est aussi une nécessité scientifique et technologique qui va faire progresser notre connaissance du monde et nous apprendra des choses essentielles sur l'origine de la vie. Il ne faut donc surtout pas réduire
mes personnages, comme certains tentent de le faire, à des "fous", des "Spinner" et fantasques. C'est un peu plus sérieux que cela et aussi nettement plus intelligent... Mes personnages sont des grands savants, des écrivains, des professeurs d'Université, des architectes, des médecins, etc.

SCZ: Tous ces rêveurs sont quand même conscients que mars n'est pas la panacée, qu'il y a de nombreuses limitations et obstacles à leur « bonheur » sur mars. Pourquoi sont-ils néanmoins attirés par cette nouvelle conquête dans ces conditions ? Quel est le côté écologique du film ?

RD: J'aime l'optimisme américain, cette force que procure l'optimisme, même si c'est peut-être un peu "naïf" et sans doute unilatéral, béat parfois, aveugle souvent. Il leur manque à mon avis la connaissance de la
dialectique. Je dirais plutôt comme Gramsci, en ce qui me concerne, "je suis optimiste par volonté, pessimiste par intelligence..." Néanmoins, l'optimisme nous renforce, alors que le pessimisme nous enlève toute force et souvent même le goût de vivre... L'homme a besoin d'un rêve, d'un projet, d'une volonté de se construire un avenir. Moi, mon projet c'est de faire des
films, je passe ma vie à rêver de films que j'ai encore envie de faire. Le projet est le moteur de mon existence. Sans cela, je serais mort. Malgré les obstacles donc et les problèmes infinis que posera le voyage sur Mars et
surtout la vie sur Mars, mes personnages croient dur comme fer, qu'il faut y aller et tous et toutes seraient partants. J'ai rencontré l'astronaute suisse Claude Nicollier, un grand Monsieur, un grand compatriote. Il m'a
raconté qu'il irait sur Mars demain s'il le pouvait, s'il y avait une occasion... Il a vu le film et l'a beaucoup aimé. Il sera d'ailleurs présent lors de la première du film à Zurich le 6 février, ainsi qu'à Lausanne et à Genève, le 9 et le 10 février.

SCZ: Comment finance-t-on un film tel que celui-là ? Est-on assez aidé en Suisse quand on a un projet de ce type ?

RD: La télévision suisse romande est immédiatement entrée dans ce projet, c'était plus difficile avec les commissions de Berne et de Zurich qui me trouvaient un peu "naïf" et pas assez "critique" envers mes personnages. Je leur ai expliqué qu'on ne critique pas des gens qui ont un rêve... Je ne filme de toute façon que des gens que j'aime et que je respecte. Et ce qui est dit dans mes films, je le pense moi aussi.

SCZ: Ton dernier film sur Gauguin vient d'être présenté à Soleure. De quoi s'agit-il exactement ? Est-ce artistiquement et politiquement correct ? Est-ce à nouveau une métaphore sur l'art, sur le travail artistique et cinématographique ?

RD: On dit beaucoup aujourd'hui, en fait depuis 4O ans, que le cinéma suisse n'est pas assez ceci et pas assez cela, j'entends cette cantate de mort depuis mes débuts, tous ces perroquets et autres cassandres qui savent tout mieux que nous autres. Aujourd'hui le reproche est que le cinéma suisse est devenu "apolitique", qu'il lui manque "le courage", "la force de résistance", etc. Or, mon Gauguin est entre autre une réponse métaphorique à ces reproches là, seulement je doute fort que les perroquets vont vraiment le comprendre. Ce film est justement la défense d'un artiste en tant qu'homme libre, quelqu'un qui résiste et qui poursuit inlassablement, sans jamais se laisser abattre par l'échec ou le mépris des autres, son œuvre grandiose, ayant une foi absolue en son destin. Une fois de plus je me suis identifié avec quelqu'un pour lui faire dire des choses que je pense moi aussi. Je raconte, ou plutôt Gauguin raconte ses dernières années à Tahiti et aux Marquises. C'est encore un film hanté par la beauté des paysages, par la poésie et l'approche de la mort. Je fais revivre un mort avant de le faire mourir de nouveau. C'est aussi une réflexion de Gauguin sur la
peinture, et par la même une réflexion d'un cinéaste sur le cinéma...

SCZ: Et tes projets ?

RD: J'ai envie maintenant de me tourner vers la musique, d'élargir mon territoire de cinéaste avec la musique. Je prépare un film sur le Conservatoire de Musique de Prague, ce sera un film sur des jeunes qui
veulent devenir musiciens dans leur ville de Prague qui est une "capitale de la musique", et un autre sur Vivaldi et sur la ville de Venise. Mes nouveaux paysages seront des villes, dont la plus belle au monde. Mais j'ai peur que
ce ne soit difficile à financer, surtout le premier. J'ai peur qu'il y ait de moins en moins de place dans "le système" pour un artiste libre de mon genre...
(Zurich le 25 janvier 2010)