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MON FESTIVAL DE FILM DE BIENNE

gRAND BAL AFFICHE 280«Moi, j’aime pas danser seule, reprend sa voisine. Danser c’est devenir aussi l’autre. Je me dissous dans la vie.»
En avant-première à Zurich au Lunchkino le 10 octobre en présence de la réalisatrice!

cqt afficheCe film parle de tout ce qu’on pourrait savoir et qu’on choisit d’ignorer pour pouvoir continuer à consommer sans mauvaise conscience.

ifeelgood«T'as beau faire du surgelé, couper le vin avec l’eau, faire des tartares avec les restes, tu t’en sors plus» ... Oui à Delépine et Kervern!!!


SUBJUGUÉE PAR LES DANSEURS DANS «LE GRAND BAL», TOUCHÉE AU VENTRE PAR «CEUX QUI TRAVAILLENT»...

Texte: Valérie Lobsiger


Le Festival du Film Français d'Helvétie a eu lieu à Bienne et à Berne du 12 au 16 septembre 2018. Petit tour d'horizon de notre correspondante bernoise!

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Lire aussi: Mon festival de Locarno 2018


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Cette année, je ne suis pas restée sur place à Bienne et j’ai manqué pas mal de séances, dont celles du matin. C’est que, pour la deuxième année consécutive, le FFFH étendait ses projections à Berne avec 17 films montrés au CineClub.

Pourquoi dans ces conditions, aller à Bienne si Berne, où je réside, offre déjà une belle sélection? Et puis, il y avait certains longs métrages que j’avais déjà vus, tels «LES DAMES» et «FORTUNA» (à ne pas manquer, cf Mon festival de Locarno), «Normandie nue», «Jusqu’à la garde» (déjà commentés sur ce site) et «LE VENT TOURNE». Ce film, de la réalisatrice suisse Bettina Oberli, vu sur la Piazza Grande, me m’avait pas entièrement convaincue. La raison en était la suivante :si l’héroïne débordante de passion saccage l’éolienne qu’elle et son mari ont si ardemment souhaitée pour réaliser leur idéal, cela à seule fin de faire revenir le bel ingénieur russe qui l’a érigée, est-ce bien réaliste de sa part de le laisser ensuite repartir? Les femmes souveraines reconquièrent leur liberté, certes, et ce discours consensuel a le vent en poupe mais, en l’occurrence, que conclure du comportement de l’héroïne, sinon que «le vent de ses soupirs ferait (certes) moudre un moulin» mais que, pour finir, «le feu de ses désirs rôtirait (seulement)… un boudin»?

Pour en revenir aux films que j’ai vus au FFFH: que des bons crus à part «VOYEZ COMME ON DANSE», de Michel Blanc, aux dialogues assurément pleins de répartie, mais pour convaincre de quoi? Que dans la vie de trois couples qui partent en quenouille, le cul n’est plus une valeur refuge, vu que personne n’est à l’abri d’une déculottée (entendez par là, un changement de sexe passé inaperçu auprès d’un enragé de la bagatelle)? J’ai trouvé cela navrant mais, me direz-vous, il en faut pour tous les goûts, et d’ailleurs la salle, morte de rire, affichait complet.

L’humour, moi je l’apprécie plutôt satirique et déjanté comme dans «I FEEL GOOD» de Benoît Delépine et Gustave Kervern (pour rappel, auteurs du Groland). Ces deux-là (dont Beat Glur, critique de films censé présenter la séance, avoue n’avoir «jamais entendu parler»!) s’en donnent à cœur joie. Visiblement, le journaliste n’a pas vu non plus le film, puisqu’il le présente comme «un feel good» movie, ce qu’il n’est précisément pas puisqu’il met le spectateur on ne peut plus mal à l’aise. En cause, un héros minable et cynique, Jacques (Jean Dujardin, épatant), qui débarque chez Emmaüs dirigé par sa sœur Monique (émouvante Yolande Moreau) avec l’idée de se faire du fric sur le dos de la vaste communauté de ceux qui n’ont rien. Son but: «être dans le Who’s who et sur liste rouge». En attendant ce grand jour, il prétend n’avoir sur lui «que des bitcoins» et laisse (déjà) payer les autres. Sa grande trouvaille: un «package» de chirurgie esthétique low cost en Bulgarie, avec pour marketing une formule hypocritement altruiste très en vogue: rendre les gens plus beaux. Malgré la résistance ambiante («c’est terminé le temps des cerises, maintenant c’est le temps des noyaux!»), il réussit à convaincre une fine équipe, dont la brave Monique (si loyale qu’elle conserve papa dans la boîte à gants et maman dans le vide poche de sa Simca 1100! Si aimante qu’elle veut bien avoir une nouvelle tête pour faire plaisir à son frère), de faire le voyage en Bulgarie avec, pour destination, «une clinique sérieuse qui a pignon sur Web». Ca tourne à la farce grinçante et on est à deux doigts de demander grâce. Des gens qui «se la pètent», qui rêvent d’être «CEO of the world» on en connaît tous, et ce n’est pas sur les réseaux sociaux que risque de se révéler leur vrai visage. Celui qu’acquiert Jacques bien malgré lui réjouira tout ceux qui croient à l’être et non au paraître. On prend, dans ce film, la mesure du marasme économique qui avale les plus démunis en France. «T'as beau faire du surgelé, couper le vin avec l’eau, faire des tartares avec les restes, tu t’en sors plus», lance un ancien restaurateur. On apprécie ces instants d’évasion où, la nuit venue, un accordéoniste égrène pour lui des notes dans la remise à meubles. La morale de l’histoire? «On récupère l’ancien, on le retape et on le transfigure». Un épilogue que n’aurait pas désavoué Voltaire et son Candide.

L’humour en mode mineur, celui qui reste aux désespérés de «COMME DES ROIS» de Xabi Molia, je l’apprécie pareillement. Ici aussi, ça se passe chez les laissés-pour-compte. Là également, c’est la France d’en bas qu’on contemple. Un père (Kad Merad) et son fils (Kacey Mottet Klein, l’enfant chéri du FFFH.. et d'Aux arts etc.!) vivotent de petites combines telle celle qui consiste à refourguer du vin trafiqué rebaptisé St Emilion, tromper les petites vieilles dans une arnaque au chauffe-eau ou louer des jumelles à des gamins pour  lorgner l’intimité des gens. On retrouve ce don de la tchatche bien français, ces mensonges servis avec un tel aplomb qu’on ne peut s’empêcher de sourire. Le problème, c’est que Micka, lui, s’intéresse au théâtre, pas aux petites escroqueries de Joseph. Or la pression monte car s’il ne paie pas bientôt ses arriérés de loyer, Joseph et les siens risquent l’expulsion. Après un braquage dangereux, Micka rompt les ponts mais comme il a besoin de 3000 euros pour son école de théâtre, son paternel manipulateur le récupère vite pour une ultime opération foireuse. Difficile de tenir le cap sur ses rêves quand on est dans la mouise. Pourtant, Micka ne renonce pas et c’est ça qui est beau.

J’apprécie l’humour absurde de «WOMAN AT WAR» de Benedikt Erlingsson, cinéaste engagé, défenseur d’une noble cause. Le film s’ouvre sur trois musiciens jouant au beau milieu de la lande islandaise, bientôt épaulés par trois chanteuses ukrainiennes en costume traditionnel. Leur présence saugrenue est censée, du moins le devine-t-on, épauler l’héroïne dans ses moments de bravoure. Halla (Halldora Geirharosdottir), militante écologiste, combat seule, arbalète au poing, l’industrie de l’aluminium en faisant sauter des lignes à haute tension. Le soutien inattendu d’un fermier taiseux vivant lui aussi en solitaire avec son chien (prénommé… Woman !) au prétexte qu’il se découvre une lointaine parenté avec Halla déroute. La façon dont Halla le remercie est cocasse (une voiture qu’elle lui rend remplie de fleurs …et de dynamite). Tout dans ce film surprend à l’avenant: téléphones portables entreposés dans un congélo le temps d’un complot, engagement militant fort («les lois ancestrales interdisent les crimes contre la planète») versus angélisme de vitrine (dans la vie de tous les jours, la guerrière dirige un chœur et pratique le feng shui), touriste latino n’arrêtant pas de jouer de malchance, conversation houleuse avec sa jumelle Asa qui, en quête de sa paix intérieure, part la chercher en Inde… L’adoption imminente d’une orpheline ukrainienne chamboule les plans d’Halla, l’obligeant à passer à la vitesse supérieure. C’est l’occasion d’une course-poursuite haletante dans un merveilleux paysage de volcans et de tapis de bruyère… Mère nature veille sur Halla (lui procurant à point nommé peau de mouton et bain réchauffant) mais l’ADN de celle-ci la trahit. Le dénouement, inattendu, réjouit.

Avec «LE GRAND BAL», documentaire de Laeticia Carton, j’ai changé de registre, tout en m’offrant une heure et demie de pur bonheur. Ca commence par une voix off féminine qui raconte sa première expérience de «bal trad» en été, au cœur de l’Auvergne, pendant sept jours et huit nuits: «le temps n’existe plus», relate-t-elle. Ateliers de danse toute la journée (polka piquée, mazurka, scottish, maraîchine, bourrée, valse, cercle circassien, chapelloise…) puis bals sous divers chapiteaux de 21h à 3 h du matin, et enfin «bœufs», c’est-à-dire des séances d’improvisation s’étirant jusqu’aux brumes du petit jour. Pourquoi tous ces gens, qui se privent volontairement de sommeil (ils se reposent sur place dans des tentes ou un hamac, tout au plus quelques heures), ont-ils l’air si heureux? C’est que dans la foule, le partage de leur passion devient plus intense. Subjugué, on les écoute en parler. Les expériences ne sont pas les mêmes pour tout le monde. Il y a ces jeunes filles qui ont du mal à se faire inviter. «C’est ambigu, j’ai tendance à me braquer direct» confie l’une. «Moi, j’aime pas danser seule, reprend sa voisine. Danser c’est devenir aussi l’autre. Je me dissous dans la vie.» Une troisième se réjouit de l’évolution des mœurs car de plus en plus d’hommes demandent: «vous voulez mener ou c’est moi?» La plupart ne refusent jamais une invitation. Si elles hésitent, le cavalier, pressentant une débutante, prend souvent la fuite. Comme si on ne pouvait pas s’adapter en restant simple dans ses figures, déplore une autre. Les femmes, plus nombreuses au bal que les hommes, paraissent aussi plus tolérantes. «Transmettre son plaisir à un débutant, j’adore ça» lance une aguerrie. Alors que la réalisatrice montre à plusieurs reprises des extraits en noir et blanc d’archives de paysans dansant la bourrée, on réalise que ce plaisir ancestral plonge ses racines dans notre généalogie. «Le corps s’en va en «extasis!»» lance un danseur ravi. Un autre raconte qu’au tout début, il aimait danser pour qu’on le regarde. Maintenant, il a appris à se laisser aller à l’allégresse. «Il y a du désir, dit-il, mais pas sexuel. Plutôt une connexion liée à l’envie de vivre.» Il y a bien sûr aussi des expériences désagréables. «Certains soirs, tu ne te sens pas à ta place. Tu t’enfonces dans la frustration. Tu penses: on ne veut pas de moi». Des jeunes, des vieux, des excités, des introvertis, tout ce monde se côtoie sans façon. Quand, au cœur de la nuit, les musiciens s’interrompent volontairement, la foule continue de chalouper en chantant, main dans la main, reliée entre elle et au-delà. La béatitude se lit sur les visages. On voit le parquet trembler et le spectateur frissonne de plaisir à l’unisson.

Et puis j’ai vu «PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE», de Christophe Honoré, avec une curiosité, pardonnez-moi, d’anthropologue. Ainsi, ça se passe comme ça chez les homosexuels? Approche physique, directe et crue. A priori, je ne me sens pas concernée et ça risque d’être long. Qui couche avec qui, je m’y perds. Puis l’histoire se met en place, toute en nuances, et je me sens happée. Le deuxième degré des dialogues y est pour beaucoup («-Qu’est-ce que vous faites dans la vie?» «-Je cours à ma perte»). L’ombre du sida plane. On est en 1993 et il continue ses ravages. Un message sur le répondeur de Jacques (Pierre Deladonchamps), écrivain parisien quarantenaire un rien pédant, nous le signale. On prend d’abord sa retenue vis-à-vis d’Arthur (Vincent Lacoste) rencontré dans la lumière bleutée d’un cinéma, pour le fruit de l’expérience, voire de la distinction («-Vous allez continuer à me vouvoyer longtemps?» «-Ca me rappelle mon âge et que je dois rester vigilant»). Il n’en est rien. Jacques est en sursis et ne veut plus tomber amoureux. Il sait, par Marco, un ex qui vit chez lui parce que trop malade pour rester seul, qu’on n’a plus envie d’aimer «quand on a mal partout». Pourtant, amoureux, il l’est bel et bien. Dès lors, c’est une belle histoire d’amour impossible qui nous est contée sur un ton dont on apprécie d’autant plus la légèreté que la fin est sans appel.

Deux films graves pour clore cette revue. «EVERYBODY KNOWS» de l’Iranien Asghar Farhadi (dont on n’oubliera jamais l’admirable «Séparation») et «CEUX QUI TRAVAILLENT» du Suisse Antoine Russbach. C’est son premier long métrage et il est très réussi.

«EVEREYBODY KNOWS» se déroule en Espagne. Dans un petit village de Castille, c’est la fête dans une grande famille (autrefois riche de vignobles depuis lors cédés, mais ça, on ne l’apprend que plus tard) à l’occasion du mariage d’une des filles. Sa sœur Laura (Pénélope Cruz) arrive d’Argentine avec son fils et sa fille Irène, une adolescente pleine d’entrain; le père est resté au pays. Pendant la nuit de fête, Irène est enlevée et 300’000 euros ne tardent pas à être réclamés en échange de sa vie. Pourquoi Irène, et pas son petit frère qui dormait pourtant dans la même chambre  Quel complice intra muros a facilité l’opération? Pourquoi la femme de Paco, ancien amant de Laura (Javier Bardem), reçoit-elle sur son portable les messages des malfaiteurs, au même titre que Laura? Laura ment-elle à Paco pour retrouver sa fille? Pourquoi Paco veut-il à tout prix aider Laura? Au village, tout le monde connaît la réponse à ces questions, tous sauf Paco …et le spectateur. Les vieilles haines ne tardent pas à ressurgir en même temps que soupçons et accusations. Le spectateur s’accroche, il veut savoir, même si c’est parfois très lourd. Comme dit l’un des protagonistes, «Ce n’est pas parce qu’on ne dit rien que tout va bien.» En efecto.

Et pour finir, le film qui m’a touchée au ventre: «CEUX QUI TRAVAILLENT» (sortie en Suisse alémanique le 4 octobre prochain). Frank (excellent Olivier Gourmay) a cinq enfants. Avant de partir au travail, il réveille gentiment la maisonnée, aidé en cela par sa benjamine Mathilde qui prépare à chacun un chocolat. Il n’a pas fait d’études, il connaît juste les palettes et les camions mais, à force de trimer, il a obtenu un poste à responsabilité qui permet aux siens de vivre confortablement: il affrète des cargos qu’il n’a jamais vus. Un boulot apparemment propre derrière un bureau. Seulement voilà: constamment sous pression, il ne peut se permettre aucun retard dans la livraison des containers (il s’agit souvent de denrées périssables). Or, derrière les chiffres âprement négociés par téléphone, se profilent des êtres humains qui risquent de lui faire perdre beaucoup d’argent. C‘est pourquoi, quand le capitaine d’un navire lui annonce qu’il a un migrant à bord, Frank lui ordonne de s’en débarrasser au plus vite. Sa hiérarchie ne tarde pas à l’apprendre et il reçoit sa démission immédiate. Aux questions posées par la coach qu’il est allé trouver pour établir son profil psychologique, il répond du tac au tac. Non, il n’est pas extraverti, pas empathique, pas sentimental, pas imaginatif. Pour endosser la sale besogne, mieux vaut pas, de toute façon. L’humiliation de perdre son travail, la colère face à des enfants gâtés qui ne le comprennent pas, la désillusion face au concurrent qui ne cherche qu’à lui soutirer des renseignements, la honte vis-à-vis de sa femme qui le juge…Va-t-il commettre le pire? C’est compter sans Mathilde et sa journée d’éveil au travail des parents…Qui s’intéresse vraiment à la manière dont les bananes, les ordinateurs, les déodorants arrivent dans notre panier? Ce film parle de tout ce qu’on pourrait savoir et qu’on choisit d’ignorer pour pouvoir continuer à consommer sans mauvaise conscience. Peut-on continuer à porter plus longtemps des œillères, interroge le réalisateur qui réussit à ne jamais porter de jugement moral, trop conscient qu’il est, comme chacun de nous, d’être impliqué. Pourtant, cette violence à laquelle on a assisté spectateur, chacun de nous peut y être confronté un jour.

VL 21.09.18