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QUESTIONS À SHUMONA SINHA, AUTEURE EN RÉSIDENCE À ZURICH

shumonaAuteure en résidence à Zurich jusqu’à fin novembre, Shumona Sinha est née à Calcutta et vit depuis quinze ans à Paris.

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shumona assommons

Ses romans «Assommons les pauvres!» (2011) et «Calcutta» (2014) sont parus en français aux éditions de L’Olivier et en allemand chez Nautilus («Erschlagt die Armen» (2015) und «Kalkutta» (2016)).

Après de nombreux prix pour l’un et l’autre de ses romans, «Erschlagt die Armen» vient de se voir décerner le  prestigieux «Internationaler Literaturpreis 2016».


«JE NE CROIS PAS AU RAPPORT LISSE ET PAISIBLE AVEC LA LANGUE»

Interview: Sandrine Charlot Zinsli


«Ce livre sur Calcutta, je l’ai en effet écrit pour deux raisons. D’abord par tendresse et nostalgie. Après «Assommons les pauvres» qui était un roman très violent et noir, très en colère, j’avais besoin de renouer avec mon peuple. Et puis, il y a tellement de clichés sur l’Inde et notamment sur Calcutta, que j’ai trouvé qu’il était de mon devoir de créer une autre image de ma ville natale, de montrer un autre visage que celui de la pauvreté.»

L'auteure sera à la Literaturhaus le 6 octobre 2016

Et en anglais dans le cadre de Zürich liest à la librairie Volkshaus le 29 octobre 2016, à 19h30


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L’auteure enseignait l’anglais jusqu’en juin, dans un collège de l’Académie de Créteil. Dans son appartement zurichois, elle achève son quatrième roman et il ne lui reste plus que les dernières étapes d’édition avant l’envoi à l’imprimerie. 

Quelques extraits de notre conversation commencée en septembre et qui se poursuivra le 6 octobre à la Literaturhaus, à 19h30.

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Votre roman «Calcutta» débute sur une image forte. On vous montre les cendres de votre père et dedans, il y a son nombril comme une fleur fanée.

- J’ai vécu cette situation lorsque je suis allée à Calcutta pour assister à la crémation de mon père. C’était deux mois avant la sortie de «Assommons les pauvres» à laquelle j’aurais tant aimé qu’il assiste. C’était extrêmement douloureux non seulement parce que la perte d’un intime, et surtout des parents, est toujours déstabilisante, mais aussi parce que je n’ai pas eu droit à la parole, et lui non plus. Ma famille est hindouiste, mais mon père et moi, nous sommes athées. Toute sa vie durant, mon père a lutté contre les rites et les superstitions religieuses hindouistes. Or à la fin, son corps inanimé a été à la merci des autres. Ce sont eux qui ont décidé pour lui, cela m’a semblé très violent. Ce rituel de façon générale est très cruel. Personnellement, je trouve cela bien de pouvoir aller dans un cimetière, et d’avoir un lieu pour se recueillir. Comme Woody Allen, je dirai que «je ne suis pas d’accord avec la mort», - qui serait d’accord avec la mort? - mais en même temps, il me semble qu’on doit l’incorporer dans notre existence de façon douce.

- A quel moment a surgi la métaphore de la fleur fanée?

- Mes métaphores n’existent pas «pour faire joli». Elles viennent suivant une logique très rationnelle, très réaliste. Dans le tas de cendres, il y avait le nombril qui n’avait pas été détruit par le feu, et cela a un lien avec la mythologie hindoue. La trinité divine réunit Brahma, Vishnu et Shiva. Le premier crée, le second préserve l’univers et le troisième détruit, cela forme un cycle. Alors le nombril de mon père m’est vraiment apparu comme une fleur avec une tige. Je n’ai fait que décrire ce que j’ai vu. Toutes mes métaphores ont un lien concret avec la perception, et le monde animalier et naturel est très présent. Lorsque je parle de l’attaché-case de mon père comme un crapaud de mousson, c’est comme cela qu’il m’est apparu après 35 ans pendant lesquels je n’y avais pas du tout pensé. En fait, les images me trouvent, ce sont elles viennent vers moi.

- Dans le roman, vous retournez dans la maison familiale qui est vide, et le passé vous revient par fragments, un peu comme dans un puzzle. Parmi les pièces de ce puzzle, on découvre l’histoire de votre famille avec ses éléments réels et fictionnels, mais aussi l’histoire du pays et de Calcutta que l’on ne connaît pas bien: le Bengale communiste, les origines de la partition, les bains de sang qui ont secoué le pays jusqu’à peu.

- Ce livre sur Calcutta, je l’ai en effet écrit pour deux raisons. D’abord par tendresse et nostalgie. Après «Assommons les pauvres» qui était un roman très violent et noir, très en colère, j’avais besoin de renouer avec mon peuple. Et puis, il y a tellement de clichés sur l’Inde et notamment sur Calcutta, que j’ai trouvé qu’il était de mon devoir de créer une autre image de ma ville natale, de montrer un autre visage que celui de la pauvreté, et aussi de relater son histoire politique qu’on ne connaît pas bien, ici , en Europe.
Vous remontez même à 1905 pour expliquer la partition du pays.
Le Bengale comme le Penjab ont été divisés après la seconde guerre mondiale, mais l’idée avait germé bien avant. (Pour rappel: le premier entre l’Inde et le Pakistan de l’Est, aujourd’hui le Bangladesh, le second entre l’Inde et la Pakistan). Or ces deux régions étaient très riches sur le plan de l’agriculture. Les paysans y étaient prospères, ils pouvaient s’investir dans les mouvements politiques et culturels. Les deux régions ont beaucoup contribué au mouvement anticolonial. Bien sûr, les Anglais ne sont pas les seuls responsables, les hommes politiques indiens, hindouistes comme islamistes aussi, étaient avides de pouvoir. Ils ont essayé de diviser le pays pour leur propre intérêt. Cette histoire et les autres épisodes jusqu’à 2011, basés sur le sang et les sanglots, j’avais besoin d’en parler. Mon prochain livre traitera lui aussi de cette histoire et j’ai publié en juillet une tribune dans Libération sur la situation au Bengale après les élections de mai et les répressions qui ont suivi (cf. Tribune du 13 juillet 2016). 

- Quel a été l’accueil de votre livre en Inde?

- Puisque je n’écris qu’en français, je suis un peu coupée du Bengale depuis 15 ans. Quand «Assommons les pauvres» a reçu un accueil dithyrambique de la part des médias et que par la suite, j’ai reçu des prix pour l’un et l’autre de mes romans, il y a eu des articles dans la presse indienne. Le Prix du rayonnement de la langue française de l’Académie française, et le Grand prix du roman de la Société des gens de lettres notamment ont impressionné, l’institution a toujours du poids. Mais en Inde, on ne connait pas la qualité littéraire du texte, on ne sait pas comment j’ai traité ces sujets délicats. Comme mes livres ont été uniquement traduits en allemand et en italien à ce jour, ils n’ont eu que l’écho de l’écho.

- Votre imaginaire riche et nourri de plusieurs cultures, mais aussi votre audace langagière, portent le  récit et lui donne sa texture particulière. Vous vous attaquez à la langue, vous la travaillez, vous lui donnez un nouveau souffle.

- Je ne crois pas au rapport lisse et paisible avec la langue. Quand on écrit, on est par définition non-conformiste, on écrit par rupture, en s’éloignant de ce qui est déjà établi jusque-là même si, bien sûr, on se nourrit aussi de ce qui nous a précédés. Il y a une réelle nécessité à briser les chaines et à s’en éloigner. Même les auteurs français continuent à faire des voyages dans la langue française, ils sont en rupture. Un auteur bengali, essayiste et professeur de filmographie à l’Université de Calcutta, disait cela il y a 25 ans, à propos de notre langue bengali. Je pense aussi qu’en bengali on aurait eu besoin de secousses, il aurait fallu un Chomsky, un Derrida, une Marguerite Duras ou un Michel Butor pour ne pas laisser la langue dans la continuité lisse et paisible, dans la soumission.
Pour moi, la langue française est très libératrice. Ainsi par exemple, je pense ma vie amoureuse d’une certaine façon, car je la pense en français. Je ne suis pas métisse de sang, mais je suis métisse culturelle et chaque jour, je deviens une autre personne. Parfois, cela fait même un peu peur. Je pense en français, j’écris en français. Et comme d’autres auteurs de la francophonie ou de la francographie, qui n’ont pas de lien colonial comme les maghrébins ou certains africains avec la France, j’ai un parcours très solitaire qui se construit chaque jour à petits pas. (SCZ 09/2016)

(A lire bientôt notre article sur «Assommons les pauvres! »)