→ LIVRES/IDÉES

L'UN, L'AUTRE

stamm

 

 


UN SOIR, UN HOMME S'EN VA... WEIT ÜBER DAS LAND

Texte: Laurence Hainault Aggeler


«L’un, l’autre» Peter Stamm

Ce roman de l'auteur suisse-allemand Peter Stamm, paru en 2016, vient d’être traduit en français à la perfection par Pierre Dehusses.

Une lecture à ne pas manquer pour qui s’intéresse à la littérature helvétique contemporaine.


→ PRINT


«Thomas se leva et s’engagea sur le petit chemin de gravier qui longeait la maison. Arrivé à l’angle du mur, il hésita un instant, avant de se diriger vers le portail du jardin avec un sourire étonné qu’il percevait plus qu’il ne ressentait.»

UN SOIR, UN HOMME S'EN VA. Il quitte sa femme, et ses deux enfants. Personne ne sait pourquoi, ni lui ni les autres, et les chapitres suivent avec un naturel déconcertant pour projeter un parallèle régulier entre son existence et celle de sa famille. Son parcours est une quête sans projet, une adaptation aux événements qui s’enchaînent en toute normalité. Une fois lancé, le périple s’organise sous forme de gigantesque randonnée durant laquelle la survie est moins pénible qu’on pourrait le craindre. N’avons-nous pas tous rêvé de partir un jour sans laisser d’adresse? Peut-être n’est-ce pas si difficile. Après tout… Et nous voilà pris au piège de cette aventure.

ASCÈSE, SOUFFRANCE ET EXTASE
Au gré des péripéties et des rencontres, Thomas se complaît dans une solitude intérieure choisie, le prix de la liberté intrinsèque qui permet à l’individu de s’approfondir à l’extrême. L’ascèse est composée de souffrance et d’extase. Au creux de la nature hostile, l’homme se bat, continue à marcher, les pieds meurtris par les pierres, le visage griffé par les ronces puis il s’organise une existence précaire et suffisante de journalier vagabond.

SILENCIEUSE MAIS NON RÉSIGNÉE
Sa femme, Astrid, totalement abasourdie par ce départ, commence à mentir, à se cacher la vérité puis elle se met à lutter pour retrouver celui qu’elle aime et dont elle a besoin. Mais soudain, l’énergie l’abandonne quand on le déclare mort et plus rien n’arrive jusqu’à elle. «Son esprit reste constamment fermé dans une capsule à l’intérieur de son corps qui continue à fonctionner tout seul.» Les enfants s’adaptent et la routine reprend le dessus. Il semble alors plausible qu’un être s’exclue et que la société s’en accommode. Pourtant, Astrid suit Thomas au fil d’une pensée tenace. Silencieuse, mais non résignée, elle rejette la possibilité d’une disparition définitive et imagine la vie de l’autre tout en poursuivant la banalité de la sienne.

Avec un style ciselé à l’extrême, chaque évocation parle vrai et ménage le suspense. Le roman se déroule simplement, d’une manière convaincante, et lorsque le réalisme cède le pas à l’introspection, le lecteur peut plonger sans effort dans les univers affectifs des personnages.

CÉSURE ET ITINÉRAIRE INITIATIQUE
Le titre germanophone, «Weit über das Land», et sa traduction en français, «L’un l’autre», indiquent les deux aspects de cette œuvre. D’une part, la présentation détaillée du parcours géographique métaphorise l’itinéraire initiatique d’un homme à la recherche de l’essentiel. D’autre part, l’intrigue psychologique décrit une césure assumée entre deux individus qui resteront mentalement l’un à l’autre malgré la séparation physique.

Laurence Hainault Aggeler 17/08/2017