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WOLFGANG TILLMANS

Tilmans4 1Wolfgang Tillmans, Ostgut Freischwimmer, left, 2004 - Fondation Beyeler, Riehen/Basel; © Wolfgang Tillmans

tILLMANS 1Wolfgang Tillmans, Faltenwurf, shiny, 2001 -
Courtesy Galerie Buchholz, Berlin/Cologne, Maureen Paley, London, David Zwirner, New York

Till6Wolfgang Tillmans, Blautopf, Baum, 2001 -
Courtesy Galerie Buchholz, Berlin/Cologne, Maureen Paley, London, David Zwirner, New York

Tillmans 3

Wolfgang Tillmans, Anders (Brighton Arcimboldo), 2005 -
Fondation Beyeler, Riehen/Basel; © Wolfgang Tillmans 


RÉVÉLER LA PART D'INCONNU...

Texe: Laurence Hainault Aggeler


FONDATION BEYELER
Baselstrasse 101
CH-4125 Riehen/Basel
Tél. +41 61 645 97 00

www.fondationbeyeler.ch

Du 28 mai au 1er 0ctobre 2017

L’exposition a été préparée par Theodora Vischer, Senior Curator de la Fondation Beyeler, en étroite collaboration avec l’artiste. Les citations de cet article se réfèrent à leurs commentaires, tels qu’ils apparaissent en français dans les notices de salles disponibles à l’entrée.
Le 7 septembre aura lieu l’entretien «Artists Talks: Wolfgang Tillmans», organisé par la fondation Beyeler et UBS.


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La grande exposition du photographe rassemble environ 200 images «fabriquées » au cours des 30 dernières années. Ces réussites techniques, interprétatives d’une réalité repensée à la frontière du perçu, ont en commun leur travail sur la lumière, continue ou interrompue, vive ou nuancée, dominante ou discrète.

ACCROCHAGE SURPRENANT
Dès le début, la variété d’un accrochage inégal exerce un vrai pouvoir de séduction. De très petites photographies proprement encadrées alternent avec les clichés gigantesques retenus par de simples pinces. À hauteur des yeux, au bas des murs, en séries ou isolées, les œuvres emplissent l’espace, une volonté affichée tout au long de l’exposition. «Cette composition non hiérarchisée joue un rôle important dans les relations visuelles des photos les unes avec les autres, ce qui permet à la mise en scène de suivre un ordre ouvert, porteur de significations multiples».

PORTRAITS EXPRESSIFS
Les portraits de la première salle nous interpellent par leur caractère direct et spontané. Des regards intenses et appuyés ou vaguement indifférents, tous captés à la perfection, sont renforcés par la position des corps plus que par l’expression des visages: bras croisés de résignation, en réponse à la tristesse, ou en extension derrière la tête, en signe de détente. L’artiste s’intéresse à ce que les sujets veulent lui transmettre, la part d’inconnu de chaque personne, peu importe qu’elle soit célèbre ou rencontrée par hasard.

NATURES MORTES ET PAYSAGES RECADRÉS
Une autre thématique immédiatement abordée est la nature morte, genre autonome depuis des siècles. Mais ici, les conditions d’éclairage, la forme, la couleur traduisent un regard scrutateur qui rompt avec nos habitudes de vision et de perception. Ainsi, la saisie du plié polychrome de vêtements jetés sur un dos de chaise, puis recadrés, laisse deviner l’humain derrière l’objet, la vie derrière la matière. «Faltenwurf, Shiny», 2001, par exemple, est une composition sur le thème de l’habit, «cette deuxième membrane qui nous protège».
Ces caractéristiques se retrouvent plus loin dans les paysages. «Window shaped tree», 2002, prouve bien qu’une représentation neutre est impossible en photographie. Le vert des arbres déborde sur les cadres de la fenêtre, la nature s’impose et nous imprègne. L’interprétation artistique de la réalité fonctionne alors grâce au travail technique: agrandissement du négatif et utilisation d’un filtre rouge.

TRAVAIL MILITANT
Les œuvres qui suivent correspondent à un engagement politique dont l’expression se veut à la fois concrète et symbolique. «Black lives Matter protest, Union square, b», 2014 renvoie à l’assassinat du jeune Afro-Américain Michael Brown, abattu le 9 août 2014 par un policier à Ferguson après avoir levé la main pour montrer qu’il n’était pas armé. Une simple paume blanche aux lignes noires, tournée vers nous refuse la violence, signifie la paix. «Certaines photos témoignent d’abus manifestes, découvrent des lieux de résistance, présentent des portraits d’activistes et initient de nouvelles luttes».

LIBERTÉ DU CORPS
En contraste avec ce travail militant, certains choix restent gratuits. Le visage de l’ami «Anders» (Brighton Arcimboldo, 2005) semble vouloir créer le malaise à l’état pur avec un profil couvert de galets qui évoquent de loin des excroissances maladives repoussantes. Cliché d’exception, puisque Tillmans préfère  représenter le corps humain dans son évidence naturelle, notamment quand il aborde les thèmes de la sexualité et de l’érotisme. «Nackt», 2003, appréhende ainsi le sujet de la vulnérabilité. Le vagin, la vulve d'une femme s'exhibent avec une délicatesse paradoxale pour souligner l’inutilité d’une honte normée. L’image rappelle vaguement «l’Origine du monde» de Gustave Courbet de 1866. «Mais ce qui constituait une formidable provocation au XIXe siècle agit maintenant comme une démystification de la nudité… Le corps est complètement libre et on peut le percevoir comme on veut».

ERREURS CRÉATIVES
Le dernier mouvement de l’exposition se consacre aux découvertes créatives permises quand l’erreur se glisse dans le processus de développement, telles la déformation de l’image ou l'emploi de produits périmés. Avec «Xerox», 2006, Tillmans transforme ses propres clichés, et des illustrations découpées dans des revues, en abandonnant partiellement le contrôle de la fabrication à la machine. Pour la série «Silver, 1998-2015», il utilise du papier passé dans une développeuse qu’il a pris soin de ne pas nettoyer au préalable.

RETOUR AU CONCRET
Certaines études restent plus classiques comme celles des intérieurs désertés, des reflets aquatiques ou des vastes ouvertures sur l’immensité. Ce jeu complémentaire entre la sensation et la recherche technique permet aux visiteurs de ne jamais se lasser, heureux de découvrir, à côté des panneaux abstraits déconcertants, une petite photo concrète et rassurante, haute en couleurs vives, celle d’une jeune fille assise sur un banc, un jour d’été, en plein soleil, l’air étonné de susciter tant d’intérêt. Retour au portrait. Retour à la rencontre de hasard qui livre une impression vraie en toute innocence.

PROVOCATION
En terminant sur le mode de la provocation quelque peu déplaisante et vaguement obscène («Le Pisseur 2017»), Tillmans semble nous interdire toute simplification de jugement et nous imposer un certain mauvais goût en grand format. Peut-être s’agit-il de préserver une distance entre nous et lui. Et pourquoi pas?

Laurence Hainault Aggeler 15/08/2017