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L'INVITÉ DU SOIR

Linvité du soir couverture

 

 


LA VIEILLESSE, UN TIGRE DANS VOTRE MOTEUR?

Text: Valérie Lobsiger


L’invité du soir, de Fiona McFarlane
Roman traduit de l’anglais (Australie) par Carine Chichereau
Collection Point (poche) juin 2015, 305 p.


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QUI N’A JAMAIS RÉVÉ D’UNE BÊTE FÉROCE tapie dans un coin obscur de sa chambre? La nuit venue, les enfants éprouvent souvent de l’angoisse et font ce genre de cauchemar. Ruth, qui approche des 80 ans, serait-elle retombée en enfance, elle à laquelle tous ses sens (surtout l’ouïe et l’odorat) indiquent une présence fauve intruse dans sa maison? Pas forcément. Et s’il se tramait quelque chose à son insu? Car elle a beaucoup d’imagination et un sens développé de l’intuition et c’est peut-être là un signe. Comme par hasard, peu après avoir éprouvé cette terrible frayeur, une étrangère prénommée Frida se présente à son domicile en prétendant être envoyée par le gouvernement australien pour être son «assistante de vie» et l’aider dans toutes ses tâches domestiques.

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L’invité du soir, est-ce vraiment ce tigre fantasmé, ou bien l’imprévu qui arrive au crépuscule de la vie? Celui qu’on appelle de tous ses vœux autant qu’on redoute? On aime cette atmosphère nimbée de doute où se télescopent imagination et réalité, présent et passé. Le lecteur est transporté chez Ruth, dans sa maison isolée au sommet de dunes en bord de mer, où le sable voltige sous le soleil et dans le vent, pour redessiner en permanence un paysage propice aux mirages. Ce livre est une formidable réflexion sur l’âge qui n’apporte pas seulement des angoisses mais aussi de belles et fulgurantes audaces. Il est porté par un style drolatique, concis et poétique dont on donnera juste ci-après un aperçu: «Ruth se sentait avec bonheur responsable de l’humeur mammifère commune qui embrasait la plage» (à propos des touristes venus voir les baleines longeant la côte où vit Ruth).

AU FUR ET A MESURE QUE RUTH RACONTE A FRIDA sa jeunesse passée aux îles Fidji, ressurgissent des souvenirs entêtants de jungle qui à eux-seuls justifient leur cristallisation sous forme de tigre dans la tête embrumée de Ruth. Il est fascinant de constater un à un tous ces petits renoncements auxquels consent Ruth avec autant de résignation que de soulagement: voiture, courses, ménage, cuisine… Bien sûr, elle est consciente qu’elle est en train de perdre son autonomie, mais cela lui apporte tellement de confort et de tranquillité. Car tout cela lui pèse, même remplir un chèque est devenu une corvée. C’est pourquoi on comprend qu’à la fin la peur assaille Ruth et revienne en même temps que le tigre, quand celle-ci réalise que Frida va la quitter. Ce thème universel du vieillissement est si finement traité qu’on éprouve l’impression d’être soi-même concerné. A l’intérieur de nous, l’usure est à l’œuvre, même s’il est déplaisant de le reconnaître. N’éprouvons-nous pas nous-mêmes, certains jours, l’envie de tout laisser tomber pour nous laisser aller au fil décousu de nos pensées? Ne serait-il pas en effet parfois tentant de ne plus avoir d’entrave nous rappelant que nous sommes des êtres raisonnables et responsables, devant soigner leur apparence, donner le change en société, rendre des comptes au moindre contrat signé, se justifier à la moindre démarche administrative engagée, etc.? On comprend que Frida, qui fait avancer habilement ses pions, recueille l’éperdue reconnaissance de Ruth qui, veuve, vit seule et loin de ses deux fils (on croit d’ailleurs au début que ce sont eux qui ont envoyé Frida à leur mère). Et puis, on pense à la maltraitance des personnes âgées, à leur sexualité, à tous les rêves et désirs dont ils sont encore emplis et on a envie d’aller ratiboiser illico toutes les maisons de retraite… même si on en a plus que jamais besoin.
VL 1.07.2015