«La solitude des professeurs est infinie» de Yannick Haenel
Paru chez Gallimard en août 2026.
«(être prof)… une expérience que je faisais avec la parole et qui me débordait comme le plaisir lui-même, un plaisir fou, presque incompréhensible, dont je sentais qu’il me menait à l’essentiel: j’appelais ça le saut dans l’existence. Le saut ardent dans le grand secret de vivre. Le saut dans l’élargissement. C’était ça la vraie chose, c’était le rendez-vous qu’il ne fallait pas rater avec la vie».
LE RÊVE AVORTÉ
Dans les années 90, un jeune professeur de français, bardé des meilleurs diplômes reçoit son premier poste. Il rêve de pouvoir transmettre ses connaissances et de faire progresser les élèves. Mais rien ne se passe comme prévu. Le collège de banlieue où il est affecté est un bâtiment vétuste, planté au milieu d’un terrain vague, à une heure et demie de son domicile. Comme enseignant stagiaire, sa formation pédagogique se fait sur place. À lui de résoudre seul son manque d’expérience.
LA DURE RÉALITÉ
Dès la rentrée, l’accueil d’une gardienne excédée éteint ses ardeurs. Personne ne prête attention à lui. La responsable de son encadrement l’avertit : il devra survivre, éviter les confrontations, faire passer l’essentiel du programme. Les autres «profs» se tiennent aimablement à distance, le directeur affiche son cynisme: ils en ont vu d’autres arriver pleins d’enthousiasme! Le débutant reste seul à côté de collègues indifférents.
LE BRAS DE FER
Les élèves restent sur la défensive et quelque chose semble vouloir exploser. Le jeune «prof» travaille beaucoup, s’épuise, résiste aux provocations des adolescents et à la mesquinerie de certains enseignants. Il reprend espoir quand une simple lecture plonge tout le monde dans l’extase. Parfois le cours marche mais il faut toujours être aux aguets pour éviter le bras de fer; il souffrirait seul d’un éventuel dérapage.
L'ÉDUCATION NATIONALE EN CRISE
Ce roman met en scène un problème français des plus graves et des plus anciens. Situés dans les quartiers dangereux (rebaptisés zones d’éducation prioritaire - ZEP), de nombreux établissements manquent de moyens face à une détresse sociale évidemment perturbatrice en milieu scolaire. Un vrai sens de l’humanité pousse les professeurs à supporter l’agressivité malgré leurs salaires de misère. Heureusement que les antidépresseurs permettent de rester calme faute de pouvoir enseigner.
EXPÉRIENCE VÉCUE
Le narrateur est l’auteur de ce roman. Il a tenu neuf ans. Un record. Il a résisté en savourant puis en écrivant la poésie des lumières et des couleurs, la force de la littérature, l’amitié salvatrice, la beauté d’une passion, la musique encore et toujours et même la tendresse de son chien. Sans oublier l’humour et l’autodérision. Merci à Yannick Haenel d’avoir mis son énorme talent au service de ce témoignage bouleversant. Saluons le courage et l’abnégation des jeunes professeurs isolés. Ils méritent l’éloquence de cet éloge.
L.H.A 09/2026
Publié le 23 septembre 2026