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CINÉMA

L'inconnu de la Grande Arche

C'est un film sur l'architecture parisienne: Que peut-on construire? Comment l'idée se heurte parfois au réel? Comment respecter l'axe qui va de la Défense au Louvre ?
La rencontre de deux hommes: Monsieur l'Architecte et Monsieur le Président
L'architecte-constructeur, Paul Andreu à gauche, le haut-fonctionnaire interprété par Xavier Dolan, qui représente la quinzaine de hauts fonctionnaires qui étaient en charge du projet, au centre, et Johan Otto von Spreckelsen, l'architecte visionnnaire qui domine tous les autres d'une tête, à droite.
L'architecte et son épouse. Il a besoin d'elle à ses côtés pour affronter toutes les complexités du projet et garder une certaine ligne.
Un chantier monumental avec des délais... et un changement de majorité!

Texte: Sandrine Charlot Zinsli

L'INCONNU DE LA GRANDE ARCHE

Un film de Stéphane Demoustier, France, Danemark, 2025, 107'

Avec:
Swann Arlaud dans le rôle de l'architecte Paul Andreu,
Xavier Dolan dans le rôle du haut-fonctionnaire,
Claes Bang dans le rôle de Johann Otto von Spreckelsen et qui, pour l'occasion, a appris le français,
Sidse Babett Knudsen dans le rôle de l'épouse discrète mais essentielle (et bestimmt) de l'architecte et
Michel Fau qui incarne François Mitterrand.

Notre information dans l'agenda: ici


QUE PEUT L'ARCHITECTURE?
Ce film de Stéphane Demoustier est le film d'un réalisateur qui s'intéresse depuis longtemps à l'architecture.
Au début du septennat de François Mitterrand, plusieurs grands projets furent lancés, de l'Opéra Bastille à la pyramide du Louvre. La grande Arche (ou le Cube) s'inscrit dans cette série de projets qui devaient couronner le programme des socialistes «Changer la vie». Mais alors que les uns et les autres avaient une fonctionnalité bien claire, le projet de La Défense était plus nébuleux. Il aurait dû s'agir d'un centre consacré aux communications modernes. La cohabitation et surtout le tournant libéral en transforment la finalité: il y aura des bureaux, et ceux-ci seront financés essentiellement par le privé. Comment alors concilier le geste architectural des débuts avec le réalisme budgétaire? Qui était cet inconnu qui a eu l'idée de la Grande Arche? Le film nous permet de suivre la genèse du projet, de comprendre ses difficultés et de nous attacher aux personnages. Tous les personnages, car tous, à leur façon, ont envie que le projet se réalise.   

UN GRAND ARTISTE DE L'ARCHITECTURE MAIS UN HOMME SEUL 
Laurence Cossé, dans son roman «La grande arche», qui a servi de trame au film, dresse un beau portrait de l'architecte qui a gagné le concours international et anonyme auxquels avaient participé quatre cent vingt-quatre agences et architectes.
Admirateur de Louis Kahn, Alvar Aalto, Arne Jacobsen, comme beaucoup de sa génération, Johann Otto von Speckelsen enseignait l'art de l'architecture à l'Académie des beaux-arts de Copenhague, lorsqu'il a remporté ce concours international. Il avait jusqu'alors peu construit: sa superbe maison dans les années 50 où il vivait avec sa femme et leurs quatre enfants et puis, comme il le dit sous les quolibets, lors de la conférence de presse de présentation du projet, quatre églises, deux protestantes et deux catholiques. Et celles-ci semblent avoir été pensées jusqu'au moindre détail.

LE DOUBLE CUBE
L'idée du cube lui était venue à Paris, après avoir visité les lieux avec sa femme. Il avait crayonné un dessin sur sa serviette en papier dans un bistro: il s'agissait d'un cube de vide dans un cube de marbre. Il proposa plus tard non pas de le bâtir exactement dans l'axe du Louvre et de l'Arc de Triomphe, mais de le décaler de six degrés et demie. 
Dans le film, il apparaît comme un homme assez seul, soutenu par sa femme, mais vivant un véritable choc culturel: face aux us et coutumes de l'administration française, il semble souvent perdu. On essaie de l'encadrer mais aussi de l'aider, il coopére avec un architecte-constructeur qui a une expérience internationale, Paul Andreu. 
Son exigence de qualité et ses obsessions esthétiques et formelles sont bien montrées. Mais sa rigidité le perd. Il est de plus en plus seul. La relation privilégiée qu'il entretient avec le président Mitterrand ne résiste pas à la cohabitation. Surnommé l'albatros par tous ceux qui ont dû travailler avec lui sur ce projet, «ses ailes de géant, comme dans le poème de Baudelaire, l'empêchent de voler» et ici d'avancer. Il ne verra jamais son œuvre achevée. 

DU COCASSE AU TRAGIQUE
La complexité du projet allié à sa structure technocratique pourrait plomber le film. Il n'en est rien. Au contraire, de nombreuses scènes montrent avec humour le décalage entre la lourdeur du processus décisionnel français et la simplicité, la rigueur, mais aussi un certain degré de naïveté de l'artiste.
C'est son incapacité à comprendre le fonctionnement des mécanismes politiques et administratifs qui mène au tragique. Le visionnaire se retire. Il est quasiment condamné au silence. Et même oublié. Et ce n'est pas un des plus beaux pans de l'histoire.
Stéphane Demoustiers filme les matériaux, la réalité du chantier, le poids des négociations, les relations dans le couple. C'est passionnant. 

Publié le 8 juillet 2026