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QUESTIONS À THOMAS LILTI

médecin de campagne affiche

 

 


UNE DÉCLARATION D'AMOUR À LA MÉDECINE

Texte: Sandrine Charlot Zinsli


Le réalisateur était ce jour à Zurich pour présenter «MÉDECIN DE CAMPAGNE».

A lire aussi notre article sur le film qui sort le 8 septembre en Suisse alémanique.



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EN VOIE DE DISPARITION

SCZ : Votre film est sorti en mars en France et en Suisse romande et y a connu un grand succès, il entame maintenant une seconde vie en Suisse alémanique. Pourquoi avez-vous eu envie de réaliser cet hommage aux médecins généralistes qui exercent dans les campagnes? Y-avait-il une situation à pointer du doigt?

TL : Ce qui motive mon écriture, c’est toujours l’idée à la fois du romanesque - raconter une vraie histoire, avec des personnages de fiction - mêlée à l’envie d’ancrer l’histoire dans une thématique sociale, de lui donner une dimension politique, engagée. Et là, d’une part, c’est un métier que je connais bien et que j’aime, j’avais vraiment envie de lui rendre hommage, d'autant plus qu'il est un peu en train de disparaître. Et d’autre part, je voulais poser la question: Comment fait-on maintenant? Car il y a encore des gens qui vivent dans les campagnes et ont besoin de médecins, et il y a aussi beaucoup de gens qui veulent rester mourir chez eux. En France, (et je pense que ce sont à peu près les mêmes chiffres dans tous les pays industrialisés), 80% des gens meurent à l’hôpital. C’est énorme. Et pourtant, quand on pose la question, personne ne veut finir ses jours à l’hôpital. Il y a donc un paradoxe absolu, qui en dit long sur notre modèle de société qui ne nous permet pas de mourir où bon nous semble. Car chacun d'entre nous souhaite mourir entouré des siens, dans son lit, avec son chien à ses côtés, etc.

SCZ : N’est-ce pas impossible en général, en raison du manque de structures adéquates?

TL : Oui, il y a un manque de structures de soins à domicile et pas assez de  personnel. C’est très compliqué.

D'AUTRES MÉTIERS À INVENTER

SCZ : Peut-être est-ce aussi à cause d’une certaine impuissance du patient et de sa famille, voire même du médecin de famille, à s’y retrouver dans cette jungle médicale. Les patients circulent, on rencontre beaucoup d’ambulances sur les routes départementales et nationales en France, mais les dossiers ne circulent pas forcément très bien. Alors, le médecin de famille n’a pas toujours accès aux données, aux résultats d’examens, et cela complique encore plus les choses, non?

TL : Cela renvoie aussi un peu à  l’idée du secret médical qui est l’un des piliers de la médecine. L’envers du décor, c’est qu’il y a peut-être un culte du secret qui débouche sur une certaine opacité.
De plus, comme les familles sont perdues, elles demandent à être aidées par des structures. Moi, il me semble qu’il y a des métiers à inventer, comme celui de coordinateur. C’est un lourd travail administratif que de coordonner tout cela, et ce n’est pas forcément au médecin de le faire. Surtout s’il a 60 patients à voir dans la journée, dont 10 cas compliqués! Former un médecin, cela demande dix ans. Sans doute pourrait-on créer de nouveaux postes de coordinateurs avec une formation moins longue et surtout administrative.

UNE GOUTTE D'EAU

SCZ : Le film a-t-il provoqué des discussions ? A-t-il eu des conséquences dans les secteurs médicaux ou politiques?

TL : Les films n’agissent pas de façon de concrète et directe sur un fait de société. Celui-ci est moins à charge que le précédent, «Hippocrate», où je parlais du milieu hospitalier. Mais «Médecin de campagne» a fait l'objet de discussions, il a également été projeté à l’Elysée, devant François Hollande et Marisol Touraine, la ministre de la santé. Je ne sais pas si j’ai été écouté, ce serait présomptueux de le penser, mais il me semble que le film est l’une des petites gouttes qui a aidé à prendre conscience de la situation et notamment de la colère des médecins et de la nécessité de revaloriser le tarif de la consultation (de 23 à 25 euros). Bref cela a peut-être contribué très modestement à faire bouger quelque chose. 
 
INCARNER UN HOMME À L'ÉCOUTE DES AUTRES

SCZ : Les acteurs jouent très justes. Cela a-t-il été difficile de convaincre François Cluzet de jouer ce rôle? Avez-vous pensé à lui dès le début?

TL : Quand j’écris, je pense peu aux acteurs. J’y pense en fin de film. François Cluzet a accepté assez vite, sur l’idée du scénario mais aussi suite à notre rencontre. Cela lui a plu que je sois médecin, que je connaisse ce domaine. Et puis, il avait envie de jouer le rôle d’un médecin, d’un homme assez calme, à l’écoute des autres.

SCZ : Comment êtes-vous passé du stéthoscope à la caméra?

TL : En fait, j’ai toujours fait les deux en parallèle. Il est vrai que longtemps, les deux milieux étaient étanches alors qu’aujourd’hui, les deux univers se mélangent totalement. Et j’ai l’impression de continuer à faire quelque chose en lien avec la médecine. Le prochain film sera lui aussi lié à l’univers médical, mais les héros ne seront pas des médecins. Je retournerai à des personnages beaucoup plus jeunes.

SCZ : Dans le film, il est également question de la difficulté à transmettre.

TL : Oui, ce qui m’intéresse, c’est cette idée de savoir sacré et de la difficulté à le transmettre. Car cela veut dire, accepter la fin de quelque chose. Le médecin est au centre des choses, il perd un peu de pouvoir en le transmettant. La fin d’activité est difficile pour tout le monde, vu que le travail ou l’absence de travail est au cœur de nos vies. Mais c’est d'autant plus douloureux pour les médecins, que la médecine générale mange la vie. Elle ne laisse pas beaucoup de place à autre chose. Donc, c’est presque la vie qui s’arrête quand on cesse de pratiquer.

UN AMOUR COMMUN DE LA MÉDECINE

SCZ : Dans votre film, il y a peu de sentimentalisme. Les deux médecins mettent beaucoup de temps à se rapprocher et conservent une certaine distance.

TL : Je voulais que cela raconte avant tout une histoire d’amour pour la médecine. Ce qui réunit les deux personnages principaux, c’est leur amour commun pour la médecine. C’est ce qu’ils partagent. Mais il y a aussi beaucoup de choses qui les séparent, notamment la maladie. Je ne voulais pas que cela devienne une histoire d’amour, mais que la médecine soit réellement au centre.
(SCZ 1.09.2016)