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LES PRESSES LITTÉRAIRES DE FRIBOURG

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namensmoliere 280J. G. Wagner, Parisische Reyss, Soleure, 1664. Photographie : BCUF / PLF - Lucas Giossi.

jeudespoe CC 80tes 280Le Jeu des Poètes, Neuchâtel, vers 1910. Destiné à l’éducation littéraire des petits Suisses, où les classiques français voisinent avec des écrivains romands. Photographie : PLF - Lucas Giossi.
rimeJean Rime - Directeur du recueil
TdR Couverture simple


«LES ÉCHANGES LITTÉRAIRES ENTRE LA SUISSE ET LA FRANCE»

Texte: Valérie Lobsiger


«Les échanges littéraires entre la Suisse et la France» paru aux éditions Presses Littéraires de Fribourg (PLF) le 29 novembre 2016

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316 pages, Broché. 12.9x20.6 cm
ISBN: 987-2-8399-1970-8

25.00 CHF

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À l’occasion de la sortie du livre «Les Échanges littéraires entre la Suisse et la France» paru aux éditions Presses Littéraires de Fribourg (PLF) le 29 novembre 2016, Aux Arts etc. a rencontré Lucas Giossi (LG), directeur et éditeur en chef de cette toute récente maison d’édition, ainsi que Jean Rime (JR), directeur de publication et auteur ayant participé, aux côtés de 17 autres, à la rédaction de l’ouvrage. Interview de deux vifs trentenaires aussi érudits qu’ouverts.

AA – Parlez-nous des PLF.

LG – Les PLF ont été créées en décembre 2014 par les collaborateurs et les étudiants du Domaine Français de l’Université de Fribourg. Nous avons choisi de leur donner une structure associative, une forme indépendante et non capitalisée, afin de préserver tant leur simplicité que leur souplesse de fonctionnement. Par ailleurs, comme nous pouvons compter sur la contribution bénévole de l’ensemble des collaborateurs ainsi que sur les infrastructures de l’Université, nos frais se limitent presque aux seuls coûts de production. Nous couvrons donc rapidement nos investissements et pouvons réinjecter tout bénéfice, après versement de droits avantageux pour nos auteurs, dans les publications suivantes. L’absence d’impératif lucratif change également la donne du côté de la politique éditoriale. Nous pouvons en effet nous aventurer sur des chemins que d’autres pourraient peut-être juger trop risqués malgré la qualité littéraire des œuvres. Le comité de lecture, qui prend la décision d’éditer ou non les ouvrages, comprend vingt membres parmi lesquels des professeurs, des étudiants et des contributeurs externes. Chaque texte adressé aux PLF est lu par deux lecteurs au moins et fait l’objet d’un double rapport détaillé. Nos publications s’organisent en trois collections: «Création», «Réflexion» et «Recherche». La collection «Création» est ouverte à tout auteur et à tous les genres, donc aussi bien roman, récit, littérature enfantine ou théâtre… Le dernier livre paru en novembre dernier dans cette section est un roman de Bastien Roubaty, intitulé «Les Caractères», et il est déjà presque épuisé. La collection «Réflexion» comprend actuellement «Les Échanges littéraires entre la Suisse et la France», objet de notre rencontre d’aujourd’hui, et «Le Théâtre de Romandie», une réflexion sur la création d’un centre théâtral interrégional possédant une structure professionnelle permanente, dont le vernissage a eu lieu mi-décembre. Le premier ouvrage de «Recherche» paraîtra en février 2017. Il s’intitule «Les Relations de pouvoir dans la famille d’aujourd’hui» et croise toutes les disciplines scientifiques, des neurosciences à la littérature. Dès sa parution, cet ouvrage sera accessible en ligne dans son intégralité et gratuitement. Il est en effet important pour les chercheurs de pouvoir consulter rapidement les derniers travaux dans leur domaine. De plus, nous avons bénéficié, pour ce livre, du financement du Fonds National Suisse de la recherche scientifique. Or le FNS a adapté son encouragement aux publications. Il finance désormais les publications de livres qui paraissent sous forme numérique et sont librement accessibles au plus tard 24 mois après leur première publication. Nous ne faisons que respecter ses exigences en les appliquant dès le premier jour de parution du livre.

AA – À quel public est destiné «Les Échanges littéraires entre la Suisse et la France»? Certains titres de la table des matières paraissent quelque peu … énigmatiques.

JR – Cet ouvrage collectif se veut une passerelle entre le monde de la recherche universitaire et le public plus large des amateurs d’histoire et de littérature. Il ne s’agit pas d’une ronronnante synthèse savante de 500 ans de relations franco-suisses, mais d’une joyeuse collection d’histoires qui présentent, de façon discontinue, diverses facettes de ces échanges culturels. Le livre peut d’ailleurs se lire dans l’ordre que l’on veut, en fonction de ses propres centres d’intérêt, ce qui n’empêche pas des résonances multiples d’un chapitre à l’autre et, au final, une vraie cohérence. Les échanges franco-suisses ne se logent pas toujours où on les attend, d’où le caractère parfois énigmatique que vous relevez, destiné à piquer la curiosité des lecteurs. Nous sommes partis de l’idée qu’un échange littéraire n’est pas d’abord une vision abstraite, mais une réalité concrète incarnée matériellement. Le point d’ancrage de chaque chapitre (au demeurant bref, une dizaine de pages) est ainsi un objet, dont la photographie est reproduite au début du texte. Le destin de cet objet est ensuite raconté et replacé dans son contexte culturel. Livre, journal, lettre, dessin, gravure, les cas de figure sont nombreux. L’objet peut même être plus insolite, par exemple un jeu de cartes du début du XXe siècle intitulé «Le Jeu des Poètes», destiné à l’éducation littéraire des petits Suisses, où les classiques français voisinent avec des écrivains romands. Ou le tampon encreur «strictement confidentiel» utilisé par Grisélidis Réal, écrivaine et prostituée genevoise s’affirmant «française de cœur»… Une grande liberté était laissée aux auteurs, tant dans le choix des objets que dans leur traitement, le seul impératif étant de s’adresser à un public élargi et non spécialisé. Avec son caractère ludique, cette contrainte minimale a eu pour effet de révéler la personnalité des différents auteurs. L’un des chapitres restitue avec saveur l’improbable –mais réelle!– rencontre de Molière avec des ambassadeurs suisses allemands. Un autre, basé sur  un dessin à la plume intitulé «Schlachtfeld» de l’artiste et soldat Urs Graf, raconte la façon dont, à partir de la victoire des Français à Marignan (1515), le stéréotype du mercenaire suisse, puis du Suisse tout court, fut créé: robuste, rustre et surtout… porté sur la bouteille! Ces représentations du Suisse, et réciproquement du Français cocardier ou bel esprit, passent par des clichés que les écrivains vont affiner ou relayer par leur écriture, permettant aux imaginaires de circuler en même temps que la diffusion des écrits. Le livre articule donc des échanges littéraires matériels (par les voyages des écrivains, le commerce de librairie, etc.) et immatériels (par la circulation des imaginaires).

LG  -  Et c’est un ouvrage jeune car il est écrit pour moitié par des doctorants. Les contributeurs sont des professeurs et des doctorants mais on ne fait pas de différence, ils sont tous auteurs.

AA – Mais les auteurs sont tous des universitaires?

JR – Oui. C’est dû en partie à notre réseau de connaissances – il devait initialement y avoir en plus des enseignants de collège ou des historiens extérieurs à l’institution universitaire, très compétents – mais aussi à une exigence de qualité. Ce n’est pas parce qu’on s’adresse à un public élargi qu’on peut dire n’importe quoi, d’autant moins si la forme tente comme ici d’être inventive. La formation universitaire constitue une manière de garantie et chaque auteur engage sa responsabilité personnelle et professionnelle dans ce qu’il écrit. En somme, c’est un livre sérieux qui ne se prend pas au sérieux!

AA – Comment vous est venue l’idée de ce projet?

JR – J’ai été contacté en 2015 par Alain-Jacques Tornare, un des organisateurs de la commémoration officielle des 500 ans de la Paix perpétuelle entre la Suisse et la France, signée le 29 novembre 1516 à Fribourg pour solder les comptes de la bataille de Marignan. Contrairement à la défaite militaire (ou la victoire, selon le point de vue), le traité de paix était relativement peu connu, mais cette tardive mise en lumière permet de poser des questions primordiales qui dépassent de loin sa signification ponctuelle. Pour moi, ces 500 ans ne se limitent pas à la célébration d’un événement diplomatique, mais sont l’occasion d’une réflexion sur notre héritage culturel: s’il y a eu besoin d’établir un traité de paix, c’est que cette paix n’allait pas de soi et qu’il fallait en fixer les termes. La paix consiste à surmonter des tensions ou des incompréhensions, que la littérature ou l’art enregistrent à leur manière, tels des sismographes, puis sur lesquelles ils agissent sur un temps long. Puisque les retombées de la Paix perpétuelle sont autant politiques, militaires ou économiques que culturelles, ces commémorations se devaient de s’affranchir des frontières disciplinaires. J’ai également aimé cette idée d’établir un lien entre l’université et les autres institutions de la Ville et de l’Etat de Fribourg, les représentants de l’économie, les ambassades. D’autant plus qu’il y avait là une demande extérieure qui permettait de rendre compte du travail accompli à l’université, ce qui est très réjouissant dans le domaine des lettres et des sciences humaines moins directement applicable aux yeux du public que la physique ou la biochimie.
Ce qui est amusant et s’inscrit tout à fait dans l’esprit du recueil, c’est que sa réalisation a été pilotée depuis Paris, où j’ai séjourné un an. J’ai donc écrit l’avant-propos, qui évoque la question de l’identité littéraire romande, à la Bibliothèque Nationale de France. Il est rare, pour qui travaille sur les siècles anciens, de ressentir aussi fortement le lien entre ce qu’on écrit et ce qu’on est en train de vivre. Au-delà de ces circonstances, la problématique des échanges culturels m’intéresse depuis longtemps, plus ou moins consciemment. J’ai par exemple consacré un ouvrage aux «aventures suisses de Tintin» et j’ai abordé par cet intermédiaire les rapports entre la Belgique et la Suisse. Je me suis aussi penché sur George Rodenbach, auteur symboliste belge, et sur ses connexions avec la France. Dans cette triangulation, il me restait encore à aborder de front les relations entre la France et la Suisse, une question jusqu’alors latente dans mon parcours comme dans celui de beaucoup de mes collègues enseignant la littérature française en Suisse. Et puisque c’est un ouvrage collectif, mes motivations se conjuguent naturellement aux leurs.

AA – Comment avez-vous fait le choix de votre imprimeur?

LG – Ah ça, c’est l’histoire d’une déception! J’avais vraiment très envie de travailler avec un imprimeur local. J’ai lancé des appels d’offre aussi bien à Fribourg que dans les autres cantons romands, mais les prix rendaient le projet PLF impossible. Pour finir, j’ai choisi un imprimeur situé à Mérignac près de Bordeaux, Copymédia. Il nous offre le gros avantage de travailler sur des impressions numériques à des prix extrêmement raisonnables, plutôt que sur du offset et, partant, de gérer le tirage par flux de réapprovisionnement sans accumuler les stocks et leurs charges. Et puis le numérique permettant aujourd’hui de traiter la couleur par page et non par cahier, nous avons pu introduire chaque chapitre par l’image de son objet pour assurer à la fois la dynamique du propos, la cohérence esthétique du volume et l’équilibre financier de ce projet éditorial.

JR – Mais cette déception initiale a, pour nos «Échanges littéraires» en particulier, un effet heureux: le livre, édité à Fribourg et imprimé dans le Bordelais, est véritablement franco-suisse et illustre, dans son procédé de fabrication même, le propos qui y est défendu. Par le passé, il est arrivé à l’inverse que les écrivains français aient recours à des imprimeurs suisses pour diffuser des écrits soumis à la censure. Ce fut le cas au XVIIIe siècle déjà, notamment pour des rééditions de l’Encyclopédie de Diderot, et encore durant la Seconde Guerre mondiale.

AA – Vous dites, dans votre préambule, que la littérature contribue à un «vivre-ensemble primordial aujourd’hui plus que jamais», pour quelles raisons?

JR – Un collaborateur de l’Ambassade de France à Berne m’a récemment demandé si je considérais la littérature comme un outil de diplomatie entre les pays. Assurément, lui ai-je répondu. D’abord par le soutien actif des gouvernements à la production culturelle de leurs ressortissants à l’étranger: réseaux des «Alliances françaises», instituts culturels, etc. Ensuite par des initiatives propres aux institutions littéraires, à l’image de la récente «Liste Goncourt – le choix de la Suisse», lancée en 2015, une sorte de prix Goncourt suisse attribué, sur la base de la sélection officielle française, par un jury composé d'une soixantaine d'étudiants des universités de Neuchâtel, Fribourg et du Tessin. Mais tous ces projets seraient un peu vains s’ils se limitaient à de la communication publique. Plus profondément, ils prennent sens parce que la littérature oblige à comprendre l’autre dans ses mots, ce qui aiguise notre regard critique et sensible, et permet l’apprentissage de la tolérance. On peut ne pas être d’accord avec lui, mais il faut d’abord avoir compris ce qu’il dit. Ce dialogue interculturel, que la littérature illustre dans son idéal comme parfois dans ses manquements, est nécessaire à notre société globalisée. Si la littérature a une utilité sociale, si elle participe à la paix entre les peuples, elle le doit à ce rôle d’éducation à la compréhension mutuelle.
(21/12/2016)