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ART / MUSÉES

Rétrospective Félix Vallotton à Lausanne

«Baigneuse assise de dos sur le sable», 1913, huile sur toile, 81.5 x 100 cm, collection particulière, ©ProLitteris, Zurich

Lettre à une baigneuse

Texte: Pascal Sigrist

Article réédité dans le cadre de
la rétrospective "Vallotton Forever"
au Musée cantonal de Beaux-Arts
de Lausanne

Le site du musée


Zurich, le 5 octobre 2007

Chère Madame,

Il arrive parfois que ma nièce de trois ans boude. Elle se plante alors à 30 cm d’un mur et ne bronche plus. Elle reste raide comme un piquet, les bras serrés le long du corps et les poings fermés. En général, elle accompagne le tout d’une moue à vous fendre le coeur. Le phénomène peut s’éterniser, le temps que la demoiselle oublie la raison de son mécontentement ou qu’elle réalise que plus personne ne s’intéresse à elle.

Je me suis demandé quelquefois si vous, qui nous tournez si élégamment le dos, n’étiez pas aussi en train de bouder. D’aucuns prétendent que vous vous faites simplement les ongles. Je préfère l’idée que vous tenez quelque chose d’infiniment précieux entre le doigts, un coquillage peut-être, ou une perle, que vous venez de ramasser sur la plage déserte.

Félix Vallotton vous a peinte au début de l’année 1913. Etait-il possible à cette époque de contempler la mer, comme vous le faites, sans penser à la tragédie du Titanic, survenue quelques mois auparavant, arrachant brutalement un rêve à l’humanité, une confiance aveugle en un monde meilleur grâce à une technique infaillible et toute puissante? Pouvait-on s’imaginer que l’on vivait la veille d’une guerre mondiale, et qu’il y en aurait une deuxième, sans mentionner ce qui allait suivre?

1913, c’est l’année de la première du «Sacre du Printemps». C’est également celle de la création du fameux «Syrinx» de Debussy. Les «Demoiselles d’Avignon» ont déjà six ans, Picasso crée ses plus belles compositions cubistes, pendant que Klimt peint sa «Jungfrau» et Monet ses «Nymphéas». Dans le port de Copenhague, on inaugure la petite sirène d’Eriksen, statue de bronze qui - est-ce un hasard? - a pratiquement la même pose que vous.

Comme les quelque 70 baigneuses de l’œuvre peint de Vallotton, vous avez été arrachée de votre contexte et replacée dans un paysage stylisé et onirique. Dans le vôtre, on reconnaît une plage, la mer et le ciel, représentés avec une grande sobriété. Selon l’éclairage de la toile, ces trois surfaces semblent vibrer sous une lumière intense et apportent cette sensation de profondeur infinie que l’on retrouvera plus tard chez un Rothko. L’instant d’après, ce même fond se transforme en une surface déroutante, une paroi opaque devant laquelle vous paraissez flotter.

Vallotton déshabillait les femmes sur ses huiles d’une manière dont il avait le secret et qui gêne encore de nos jours, donnant l’illusion de dévoiler une partie de leur âme. Il les représentait telles qu’elles étaient, rondelettes ou maigrelettes, sans les enjoliver, avec leurs qualités et leurs défauts; vous n’y avez pas échappé. Pour accentuer la sinuosité de votre corps, l’artiste n’hésite pas à transgresser légèrement les règles de l’anatomie humaine; vous êtes aussi merveilleuse et peu réaliste que la «Madone au long cou» du Parmesan ou que la «Grande Odalisque» d’Ingres, que Vallotton affectionnait particulièrement. Parfois, vous vous métamorphosez: vous devenez un objet abstrait, subtil et doux, que les vagues auraient caressé pendant des années, avant que la marée ne le le rejette sur la grève, telle un morceau de bois ou un galet.

Le plaisir de vous voir, Madame, fait partie de ces instants privilégiés qui font battre un cœur plus fort. Vous avez la beauté ineffable et intemporelle d’un Lied de Richard Strauss. Classique et intouchable, vous semblez venir d’une époque révolue… Vous précédez pourtant les scènes d’Arcadie que Picasso peint dans les années 20, vous annoncer la profondeur psychologique des personnages d’un Beckmann, esquissez peut-être la magie des compositions d’un Hopper. Et si je pense parfois à Magritte, voire à Dali en vous observant, j’espère que vous ne m’en voudrez pas trop…

Attendez-vous quelqu’un, à l’image de Madame Butterfly, scrutant inlassablement l’horizon depuis un rivage de Nagasaki, avec la farouche conviction que votre bien-aimé reviendra? Si tel était le cas, comptez-vous vraiment l’accueillir dans le plus simple appareil?

Et qui êtes-vous? Woglinde? Wellgunde? Flosshilde? Une fille du Rhin, au nom aussi désuet que votre coiffure, qui pleure la perte du fameux «Rheingold»? Ou une ondine, éperdument amoureuse, condamnée pour l’éternité à hanter le fond des eaux pour avoir voulu devenir humaine, comme Rusalka dans l’opéra de Dvorak? Seriez-vous un personnage de légende, parmi d’autres dans l’œuvre de votre créateur, Andromède sur le point de se faire délivrer par Persée, ou une Angélique moderne, qui ne croirait plus à la venue de Roger? Une sirène peut-être, pour faire plaisir à Andersen?

Je vous laisse à vos secrets, petite baigneuse. Si un jour vous décidiez d’arrêter de bouder, si vous vouliez bien me révéler ce que vous êtes en train de faire ou si simplement l’envie vous prenait de vous retourner, faites-le moi savoir.

Pascal Sigrist